Ce que créer une agence en Côte d’Ivoire nous a appris

Créer une agence en Côte d’Ivoire nous a confrontés très tôt à la réalité de l’entrepreneuriat local. Pas celle que l’on raconte dans les conférences ou les posts LinkedIn, mais celle que tu vis quand tu dois livrer un projet propre, structuré et cohérent dans un environnement qui tolère souvent l’à-peu-près. Cet article parle d’entrepreneuriat, mais surtout de rigueur, de posture et de choix. Il raconte ce que bâtir TDMEDIA nous a appris, sur le terrain, entre la Côte d’Ivoire et l’international, loin des récits idéalisés.

Pourquoi nous avons décidé de créer TDMEDIA

Avant de créer TDMEDIA, nous avons travaillé pour des agences. Des structures installées, visibles, parfois reconnues. C’est là que nous avons compris un point clé : la majorité des problèmes dans notre industrie ne viennent pas d’un manque de talent, mais d’un manque de méthode.

« En trois ans dans une grosse agence en tant que webdesigner, je n’ai jamais reçu de brief ni de cahier de charges en bonne et due forme. Je le sais parce que j’ai travaillé au groupe Pages Jaunes au Canada et je sais à quoi doit ressembler un cahier de charges. Ce n’est pas un document de deux pages. »

Cette phrase de Tah Dembele, DG de TDMEDIA résume un malaise profond. L’absence de cadre est devenue la norme. On improvise, on ajuste, on livre comme on peut.

Créer TDMEDIA, c’était refuser ce fonctionnement. C’était poser une ligne claire : stratégie avant exécution, structure avant esthétique, intention avant production.

Le manque de sérieux dans l’industrie digitale locale

Quand tu observes le paysage digital en Côte d’Ivoire, un constat revient souvent. Des sites avec des fautes visibles. Des bugs non corrigés. Du contenu manquant. Des liens cassés. Parfois même sur des sites d’institutions publiques. Et le pire : du lorem ipsum encore en ligne sur des sites d’agences de communication.

Ce n’est pas un problème de moyens. C’est un problème d’exigence. Beaucoup considèrent le digital comme un livrable secondaire. Quelque chose qu’on fait vite, qu’on corrige plus tard, qu’on justifie par le contexte local. Cela s’est vérifié avec l’affaire de ‘influenceur et de Air Côte d’Ivoire. Nous avons décidé de ne jamais utiliser le contexte comme excuse.

Chaque projet livré par TDMEDIA devait pouvoir être comparé à un projet livré à Paris, Montréal ou Bruxelles. Même niveau de détail. Même discipline. Même responsabilité.

Ce choix a un coût. Il prend plus de temps. Il demande plus d’énergie. Mais il construit une réputation solide.

La formalisation administrative, entre promesse et réalité

Créer une entreprise en Côte d’Ivoire est souvent présenté comme simple. Le CEPICI est censé permettre une création en 24 à 48 heures. Sur le papier, c’est vrai. Dans la réalité, c’est plus complexe.

Dans notre cas, le processus a pris un peu plus d’un mois. Non pas à cause du CEPICI lui-même, mais à cause des documents à obtenir auprès d’autres services. On devrait plutôt dire : 24 à 48 heures à condition d’avoir tous les autres documents, du temps, et parfois un peu d’argent à donner aux agents pour leur café.

À cela s’ajoute la question des impôts et des taxes. Le système est opaque pour quelqu’un qui n’a pas une formation de comptable. Les termes sont flous, les obligations peu expliquées, les échéances rarement pédagogiques. Nous avons très vite compris qu’il valait mieux se faire accompagner. Pas pour optimiser, mais pour simplement comprendre et rester en règle.

L’entrepreneuriat, ce n’est pas seulement créer. C’est apprendre à naviguer dans des systèmes imparfaits sans perdre sa boussole.

Le mythe du mérite face à la réalité du gré à gré

En Côte d’Ivoire, beaucoup d’opportunités d’affaires fonctionnent au gré à gré. Les compétences comptent, mais elles ne suffisent pas. Les décideurs préfèrent souvent travailler avec ceux qu’ils connaissent déjà, ceux qui entretiennent la relation, ou ceux qui arrosent un peu.

Ce constat est dur à accepter quand tu viens avec une vision structurée du métier. Quand tu crois que la qualité du travail finira par parler d’elle-même. La vérité, c’est que la qualité ouvre la porte, mais la relation décide souvent qui entre en premier.

Nous avons dû apprendre à composer avec cette réalité sans nous trahir. Construire des relations, oui. Acheter des décisions, non. Cela ralentit la croissance à court terme, mais cela protège la crédibilité à long terme.

L’adaptation, angle mort des agences locales

Beaucoup d’agences ivoiriennes copient des stratégies occidentales. Souvent inspirées par des agences conseils liées à des multinationales de la communication. Le problème n’est pas l’inspiration. Le problème, c’est l’absence d’adaptation.

Les usages ne sont pas les mêmes. Les comportements non plus. Les références culturelles, les contraintes techniques, les parcours utilisateurs diffèrent. Appliquer une stratégie pensée pour l’Europe sans la localiser revient à parler une langue que l’audience ne maîtrise pas totalement.

Chez TDMEDIA, nous avons fait le choix inverse. Partir des usages locaux. Observer comment les gens consomment, comment ils achètent, comment ils font confiance. Puis structurer des stratégies qui respectent ces réalités tout en maintenant un niveau d’exigence international.

C’est plus lent. Mais c’est plus juste.

L’accompagnement de l’État, ciblé et limité

Oui, l’État accompagne les entreprises. Mais dans des domaines très précis. Être une PME opérant dans les secteurs prioritaires du PND 2021-2025 : agro-industrie, chimie, plasturgie, matériaux de construction, industrie pharmaceutique, textile, emballage, fabrication de pièces détachées, assemblage de véhicules de spécialité.

Le digital, la communication, la création ne sont pas prioritaires. Il faut en être conscient dès le départ. Cela évite les illusions. Cela pousse à l’autonomie. À construire sans attendre une aide qui ne viendra pas.

L’entrepreneuriat créatif en Afrique repose encore largement sur la débrouille intelligente, la résilience et la capacité à générer ses propres opportunités.

Le paradoxe du digital en Côte d’Ivoire

Il existe un contraste frappant entre les usages et la perception du digital. Un client commande un taxi sur une application, paie en ligne, suit son trajet en temps réel. Puis il explique que le digital ne marche pas en Côte d’Ivoire et qu’il n’a pas forcément besoin d’un site web.

Il veut que nous le convainquions. Pour nous, le digital est une évidence. Pas un luxe. Pas une option. Une infrastructure.

Ce décalage nous a appris une chose : notre rôle ne se limite pas à produire. Il consiste aussi à éduquer. À expliquer. À contextualiser. À montrer, exemples concrets à l’appui, que le digital est déjà là, déjà utilisé, déjà intégré dans le quotidien.

Ce travail pédagogique fait partie intégrante de notre métier.

Construire une vision long terme dans un environnement court-termiste

Beaucoup d’acteurs cherchent des résultats immédiats. Un site vite fait. Une page Facebook active deux semaines. Une campagne sans suivi. Nous avons choisi une autre voie. Construire sur le temps long.

Nous croyons que les choses vont évoluer rapidement dans les prochaines années. Les entreprises deviendront plus exigeantes. Les utilisateurs plus attentifs. Les décideurs plus informés. À ce moment-là, l’expérience fera la différence.

Notre pari est simple. Quand le marché montera en maturité, nous ferons partie des rares agences ivoiriennes avec une vraie expérience structurée, une vraie expertise du marché local et une compréhension profonde des standards internationaux.

Ce pari demande de la patience. Il demande de refuser certains projets. Il demande de rester cohérent même quand c’est inconfortable.

Ce que l’entrepreneuriat nous a réellement appris

Créer une agence en Côte d’Ivoire nous a appris que l’entrepreneuriat n’est pas une posture, mais une discipline. Ce n’est pas une question de motivation, mais de constance. Ce n’est pas une affaire d’idées, mais d’exécution rigoureuse.

Nous avons appris à documenter. À cadrer. À dire non. À expliquer pourquoi. À assumer nos choix. À accepter de ne pas plaire à tout le monde.

Nous avons appris que la crédibilité se construit lentement, mais se détruit vite. Que chaque détail compte. Que chaque livrable dit qui tu es et comment tu travailles.

Créer TDMEDIA, c’est accepter de faire les choses sérieusement dans un environnement qui ne l’exige pas toujours. C’est croire que cette exigence deviendra la norme. Et être prêt le jour où elle le sera.

Si tu entreprends en Afrique, surtout dans le digital, retiens ceci : le contexte explique, mais il n’excuse pas. Ce que tu construis aujourd’hui définit ta place demain.